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Cailloux aléatoires

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Je les sème au fil de l'eau. Parfois mots, souvent images, toujours bruts.

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[samedi 01 novembre 2003]

Halloween (21:14)

La mort m'attend sur la terrasse. Elle se dissimule maladroitement sous les traits abîmés d'un asiatique au corps rabougri, prématurément vieilli par la maladie bien qu'il n'ait sans doute pas encore atteint la moitié d'un siècle. Une casquette profondément enfoncée sur le crâne masque un regard qui, s'il était visible, trahirait trop violemment la vie à bout de souffle de l'étranger sur mon balcon, mais de nombreux autres signes ne trompent pas, rendant encore plus morbides cet illusoire artifice: la toux grasse qui éloigne un peu plus chaque fois l'être rachitique de ce monde ci, la maigreur qui laisse apparaître des veines noueuses tissant un réseau inquiétant sous une peau cireuse que même l'éclatant soleil de la grande terre ne parvient à ranimer et le dos voûté que des mains tremblantes sur la balustrade ne suffisent à redresser. Couvre-chef à l'américaine, polo bleu un peu usé, pantalon de survêtement et chaussures de sport, la mort est d'humeur rieuse en cette époque d'Halloween qui, des états-unis en ricochant sur la métropole, a fini par atteindre ce coin du Pacifique que j'aurais pourtant pensé à l'abri de cette farce.

M'apercevant entrer dans la pièce, l'homme aux portes du monde se détourne aussi rapidement que lui permet son état, fixant du regard l'horizon au delà duquel il devra bientôt naviguer. Il se sent étranger à mon univers, honteux aussi d'être ainsi surpris chez moi, dans ce délabrement criant, sans même y avoir été invité. Il supporte difficilement dans son dos qui plie mes yeux gênés. Il sait qu'il n'est pas seul sur la terrasse, qu'elle est là, blottie en lui, contre lui, que je la voie et qu'elle le terrifie. La mort n'a pas de faux, de charrette, de cape noire, de capuchon. L'ankou porte un polo bleu, une casquette made in america et des baskets, se modernise, vit avec son temps et danse présentement à ma fenêtre, à dix-huit mille kilomètres des côtes qui m'ont vu naître. Ma jambe ne me fait plus souffrir, sans doute parce que dans l'instant, j'ai mal partout.

J'entends une course précipitée venant de la chambre de mon fils et je devine déjà la scène qui va se jouer pour moi. J'anticipe le discours, le malaise, les justifications bredouillées, l'inquiétude d'avoir mal agi. Je me prépare à être rassurant, naturel, décontracté. Et tout se passe comme prévu. Dans un souffle un peu tremblant, ma femme de ménage s'excuse d'avoir invité chez moi son mari atteint d'un cancer incurable à la gorge. Il vient juste de passer des examens et elle ne pouvait le faire attendre seul, dans la voiture, avec ce soleil qui traverse les vitres et dont les rayons peuvent faire monter dans l'habitacle la température au delà des cinquante degrés. Depuis qu'il se sait condamné, il est devenu faible, un adulte-enfant qui fait de sa femme une mère. Pour sa part, elle s'est déjà préparée à l'inéluctable et toutes les craintes que je ressens dans sa voix ne sont pas celles provoquées par la perspective de perdre à court terme le père de son enfant, mais celles suscitées par d'éventuelles réprimandes émanant de ma propre personne. Quelle vie donc a bien pu connaître cette femme pour qu'entourer son mari mourant des attentions élémentaires soit susceptible d'être un crime ? Je prononce le discours que j'ai eu le temps de préparer. Elle sourit, épuisée par l'effort qu'elle vient de réaliser et quitte rassurée la pièce pour reprendre chiffons et balais. Je sors en adressant un discret signe à l'homme sur la terrasse. Il ne me voit pas. Il ne s'est même pas retourné lorsque sa femme a parlé et il ne quittera sans doute pas sa position tant que je serai dans l'appartement, de peur de déranger.

Sur la route qui me mène au centre-ville de Nouméa, une voiture me dépasse, fenêtres grandes ouvertes sur trois têtes d'enfants costumés dans la plus pure tradition d'Halloween. En d'autres circonstances, la sorcière au visage d'ange, la citrouille mal fagotée et le zombi indéterminé à la peau de plastique hâtivement moulée pour des impératifs commerciaux, auraient pu m'arracher un rapide sourire. Mais dans mon esprit demeurent encore le corps à bout de souffle dans le tissu bleu et la casquette fixant la barrière de corail. Je lève le pied de l'accélérateur et laisse les trois monstres innocents se faire avaler par la circulation, remonte ma vitre, enclenche le compresseur de climatisation et augmente le volume de la radio. Je m'invente une bulle qui ne me protège de rien.

J'ignore encore à ce moment là qu'en rentrant chez moi le soir, je serai accueilli dans les rires et les cris par ma femme et mon môme, grimés de feutre pour un maquillage un peu brouillon mais de circonstance, et que je les embrasserai sans rien dire, juste en les aimant un peu plus fort que ce matin où la mort m'attendait sur la terrasse.

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[jeudi 30 octobre 2003]

Place des cocotiers (19:26)

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[mercredi 29 octobre 2003]

Le graal (09:49)

La recherche d'un véhicule d'occasion en Nouvelle Calédonie s'apparente à la quête du Graal. A première vue pourtant, le comportement des habitants de la Grande Terre laisse à penser que la perle rare est à portée de la main. Dans la soif de paraître d'un Nouméen dont l'échelle de valeur commence à la voiture, suivi du bateau et de la maison, le caldoche n'hésite pas à changer fréquemment d'automobile et l'offre sur le marché de la seconde main est pléthorique. La relative étroitesse de ce territoire peu peuplé étant un atout supplémentaire pour l'acheteur, il semble donc logique de s'imaginer trouver, à un prix abordable, un véhicule pas trop ancien ni trop kilométré.

Ce bilan optimiste est terni par un ensemble de facteurs qui brouillent les cartes et ruinent cette simpliste logique intellectuelle. D'abord, à l'image d'un américain qui sort sa voiture pour passer d'un parking à l'autre malgré la centaine de mètres les séparant, le néo-calédonien ne sait pas utiliser ses jambes, sauf lorsqu'il s'agit de sillonner l'Anse Vata ou la Baie des Citrons dans un footing consciencieux dont le but est plus de se faire remarquer que de s'entretenir. A ce petit jeu, le compteur enfle rapidement et la mécanique ne doit que modérément apprécier ces incessants sauts de puce. De plus, le prix des loyers ne cessant de croître au centre ville, nombreuses sont les gens qui préfèrent s'exiler à la périphérie et faire de longs déplacements quotidiens pour se rendre au travail. Là encore, le bilan kilomètrique devient rapidement défavorable pour l'acheteur potentiel que je suis devenu.

Tout ceci pourrait être sans conséquence si le parc automobile calédonien vieillissait bien. Il ne sert trop à rien de jouer les paranoïaques ni de s'effaroucher de plusieurs centaines de milliers de kilomètres si la bête est entretenue comme il se doit. Mais le climat de ce pays, très chaud et humide, la qualité désastreuse de l'essence - pire encore pour le gasoil - et le mauvais état du réseau routier dès que les grands axes sont abandonnés, sont autant de facteurs qui font souffrir la mécanique et l'électronique. Le petit coupé bleu métal de ma femme s'en souvient encore après avoir laissé un amortisseur dans un trou en plein centre ville de Nouméa ! Les calédoniens ayant le pied encore plus lourd que les métropolitains, j'ai vu de pauvres twingos rouler à toute allure sur les pistes défoncées du sud et je n'ose imaginer le malheureux qui achètera ensuite l'une de ces charmantes citadines que rien ne prédispose à ces douloureux exercices.

Aucun doute, en Kanaky, l'instrument de la liberté est un 4x4! Loin de la mode des gros tous-terrains envahissant les trottoirs parisiens, de pareils engins trouvent ici leur véritable raison d'être. Les aires de jeux sont innombrables, faisant souffler sur de simples promenades un véritable parfum d'aventure. Dans un contexte si favorable, le marché du 4x4 s'avère donc ici logiquement plus développé que celui de l'hexagone, mais pas dans d'énormes proportions. Le calédonien aime la puissance, la vitesse, le tuning, le prestige et contre toute logique, n'hésite pas à investir dans des berlines cossues ou des rase-bitumes décapotables qui ne doivent pas beaucoup sortir de Nouméa ni s'éloigner de la RT1. Et les 4x4 sont majoritairement des petits véhicules de poche, excellents franchisseurs, terriblement ludiques donc séducteurs, mais totalement inadaptés à une utilisation familiale. A l'opposée de cette tendance, les gros pickups américains ont aussi leurs adeptes : inconfortables et peu adaptés à la route, monstrueux mais finalement peu logeables sauf à mettre les gamins dans la benne, ce qui n'est pas rare ici puisqu'aucune loi ne semble l'interdire, je me vois mal au volant d'un tel engin. Difficile donc de trouver chaussures à mes pieds, ceux de ma femme et ceux de mon môme.

Quant aux prix généralement constatés, ils semblent répondre à une logique économique qui me dépasse. Le territoire n'ayant qu'un potentiel limité puisque peuplé par moins de deux cent cinquante mille habitants et le taux de renouvellement du parc étant culturellement très important, je ne comprends pas pourquoi les occasions restent si chères. C'est probablement la présence des métropolitains qui justifie cette politique tarifaire : restant trop peu longtemps sur le territoire pour amortir le coût d'une voiture neuve, ils s'intéressent aux occasions de milieu de gamme, pas trop vieilles pour tenter d'éviter les soucis - le contrôle technique n'est pas obligatoire sur l'archipel - mais pas trop récentes non plus pour éviter d'y laisser trop de plumes lors de la revente.

Pour mon malheur, mon profile ressemble comme une fleur à celui que je viens de décrire. Et moi qui souffre déjà de ne pas trouver les codes pour aborder la population locale, demeure tristement impuissant à trouver de simples... clés de voiture!

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[lundi 27 octobre 2003]

Retour du chas (21:29)

Baie d'ORO

(Île des pins)

La galerie de mes ambitions
sténopéphotographiques
est ici et se complète lentement,
au rythme calme exigé par l'outil.

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Dernière publication le samedi 06 décembre 2003 à 13:44

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